Dans la vie vraie

par emery doligé

Et si les apôtres du progrès technologique oubliaient l'essentiel ?

Et si les apôtres du progrès technologique oubliaient l'essentiel ?

Nos champions du numérique français l'assurent, nous, Français, devons innover à tout prix si nous ne voulons pas rester à la traine des américains et des asiatiques. La Ministre à l'économie numérique, Fleur Pellerin, a même inventé un concept : "La French Tech".

Lors de TED en juin dernier, Andreas Raptopoulos (le projet : Matternet), démontrait que le continent qui innovait le plus était l'Afrique. Il expliquait que tout ce qui était inventé avait comme unique but de répondre à des besoins essentiels. Ces innovations ne créent pas de nouveaux besoins, ils répondent à une nécessité.

Tout le paradoxe est de courir après l'innovation sachant que si le produit apporte une évolution (voire a minima un attrait) il n'en demeure pas moins que cette course en avant sera sanctionnée par l'usager.
Le produit entre-t-il dans son quotidien ? Change-t-il quelque chose à la cadence précédente de la journée qui commence ?

L'enjeu réside dans l'appréhension du temps des hommes.

Tous les jours, tout est en concurrence avec tout. Le travail avec les loisirs, nos amis avec nos connaissances, le temps passé devant tel ou tel film avec le même temps à lire ou à jouer aux cartes. Dans cette cavalcade quotidienne, il faut caser impérativement des moments de repas, de sommeil et d'actions autour des fonctions vitales.
L'innovation doit donc prendre en compte une temporalité particulière, celle de l'usager.

Pourtant Paul Valéry expliquait que le monde avance par les ultras et perdure avec les modérés.
L'usager doit-il être bousculé ?
Si oui, la question est comment ? Comment ne pas être trop en avance dans les usages ? Comment ne pas être en retard avec la prochaine attente de tout un chacun ?

Comment dans une entreprise assurer la transformation d'un monde papier à un monde numérique en prenant en compte l'ensemble des salariés ?
Comment une société comme Google est passée du web à la transmission (cf ) ? Pourquoi croit-on innover quand on sort une nouvelle application mobile ? Pourquoi les planneurs stratégiques dans les agences de communication expliquent les attentes de demain avec les résultats du passé ?

La réponse générique à ces questions est : ce qui répond aux besoins immédiats de l'Homme.

Et si on pousse un peu plus loin la notion d'innovation pour arriver à celle de novation.

Par exemple, l'information quotidienne qui nous est déversée via tout support, a montré une phase moderne qui répondait à un besoin d'accès mais elle a évolué.
Les pure players de l'information ont rempli une fonction car les canaux d'information habituels n'étaient par encore capables de délivrer sur des outils modernes. Une fois les mutations technologiques effectuées, les usagers sont retournés vers leurs sources d'information classique. À aucun moment ils n'ont consommé de façon durable plus d'information car il n'y a toujours que vingt quatre heures dans une journée. Le journal de 20h est toujours construit de la même façon parce que nous ne sommes pas intéressés par plus de deux à trois sujets globaux et un autre plus particulier. Et c'est ainsi que Rue 89 s'est vendu au Nouvel Observateur et voit tous les jours une obligation de perdre sa différence avec son acheteur. De son côté Slate est en sursis et cherche comme Owni en son temps à se vendre. Owni a échoué dans cette démarche, souhaitons plus de réalisme à Slate.

Ce même phénomène est en train d'arriver chez les e-commerçants. Un exemple : Pixmania, champion des années 2000 plonge de plus en plus après avoir raté le tournant des communautés. Price Minister a été bien plus malin de se vendre à un japonais qui voulait créer un réseau mondial. Comme dans la presse, le e-commerce est en train d'arriver partout. Diversification des sources de revenus oblige, le magazine Elle, comme d'autres marques historiques, vend en ligne.

Les e-commerçants comme les pure players de l'information, à de rares exceptions, disparaîtront avec la fin de la phase de transition qui fait passer le monde numérique de accessoire à principal. Ces innovations ont donc servi le temps de l'adaptation des nouveaux outils dans les marques historiques.

En 1688, Fontenelle écrivait : "Il y a un ordre qui règle nos progrès". Fontenelle semble toujours d'actualité.

Les Google Glass font le buzz depuis quelques mois. Elles annoncent l'avènement d'une nouvelle ère dans la relation de l'usager avec sa vie connectée. Si les Geeks et autres early adopters aiment à se photographier avec le nouveau gadget que montre-t-il au fond ? C'est un nouveau gadget qui va accroître la distance entre celui qui portera les lunettes et les autres. Cela casse aussi le lien reptilien de la rencontre. La notion de transmission chère à Google est cassée par cette interférence entre deux personnes. Une fois de plus, l'avancée technologique si elle pose les bonnes questions ne permet pas forcément d'y répondre. Si Google Glass est un outil futuriste m'aide-t-il à acheter de quoi me nourrir ?

Maintenant, cette innovation googlesque n'est peut être qu'un leurre pour occuper le terrain médiatique et travailler plus en profondeur sur des questions de génomique, par exemple.

Le progrès doit respecter un ordre des choses pour être admis par le plus grand nombre et donc par la société. Si l'on prend les évolutions significatives en matière de génomique, on constate qu'une meilleure connaissance de notre ADN ouvre les portes d'une espérance de vie plus longue. Les bénéfices sont immédiats : on vit plus longtemps, et, comme l'a montré le MIT, le fait de vivre plus longtemps fait baisser la natalité qui a pour effet de réguler les flux migratoires. Ainsi, le transhumanisme a en son essence les facteurs d'acceptation de l'innovation contrairement aux nouveaux produits qui passent par une phase d'acceptation marketing.

Ainsi, au-delà de l'évidente tyrannie du neuf imposée par la publicité voire la mode, si l'innovation peut être bonne pour la construction d'une place sur un marché à court terme, à moyen et long terme, elle oblige à courir après une nouvelle innovation pour consolider sa position. C'est donc une fuite en avant sans réelle construction, sauf si, au sens organique, il y a un bénéfice humain immédiat.

En somme, dans cette quête effrénée vers toujours plus de modernité, il ne faudrait jamais oublier que le premier objet connecté est le corps humain et que ce qui se fait sans lui n'a pas d'espérance de vie au-delà du consommable.

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Emery Doligé

Dans la vie vraie.

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