Dans la vie vraie

par emery doligé

Quand Pierre Cardin met un village sous cloche

Il existe un village médiéval à flanc de colline de 400 habitants dans le sud de la France, et plus précisément dans le Luberon : Lacoste, dont une quarantaine de maisons ont été rachetées depuis 15 ans par une icône milliardaire de la mode : Pierre Cardin.

Village de Lacoste. (crédits Corine Brisbois)

Village de Lacoste. (crédits Corine Brisbois)

Aussi étonnant que cela puisse paraître, ces habitations après avoir été retapées par ses soins, sont fermées et inhabitées, alors même que la mairie a décidé de construire 13 logements sociaux pour répondre à un besoin local bien réel.

En effet, Lacoste se situe dans une zone active principalement liée au tourisme dans le « triangle d’or » du Luberon, à 1 h de Marseille et 2H40 de Paris en TGV, il n’est donc pas un de ces villages désertés par un exode rural massif, comme ceux que l’on peut trouver dans les Cévennes ou en Ardèche. Ici, les habitants de la région cherchent à se loger à des prix raisonnables, et l’afflux de touristes de mars à octobre, permet de créer et d’entretenir de bien juteuses entreprises.

Par ailleurs, l’histoire même du village est singulière, puisqu’en dehors du Marquis de Sade qui y possédait un château, Lacoste fut le lieu de pèlerinage des surréalistes avec René Char, mais aussi Ernst ou Man Ray, et même André Breton qui y découvrit le peintre meunier Malachier qu’il rendit célèbre après avoir écrit un article sur son œuvre.[1]

André Breton en 1948 a Lacoste devant une sculpture de Malachier (crédits photo Alisa Claro Breton)

André Breton en 1948 a Lacoste devant une sculpture de Malachier (crédits photo Alisa Claro Breton)

Aujourd’hui encore, la population du village est un joyeux mélange d’artisans, d’agriculteurs, d’artistes de tous les coins du monde, d’anciens hippies, de notables locaux. Et toute cette population lui donne un visage très particulier, si ce n‘est qu’évidemment la venue de Pierre Cardin a divisé les villageois qui vivaient jusque là dans une relative bienveillance. Mais entre ceux qui ont vendu, qui n’ont pas vendu, ceux qui auraient bien voulu, les tensions ont commencé à naître, puis à s’installer durablement dans les esprits…

Quand il est arrivé dans le village dans les années 2000, et après s’est offert le château du Marquis de Sade qui surplombe le village, Pierre Cardin s’était engagé à faire de « Lacoste un Saint-Tropez de la culture », dans ce village où a t-il déclaré, « il n’y avait ni eau ni électricité dans les maisons que j’ai acheté, un village qui était mort… ».[2] Certains villageois reconnaissent avoir eu les cheveux qui se sont hérissés sur le crâne après avoir entendu de tels propos. Ainsi lorsqu’il les qualifiât à la télévision de « petites gens qui n’étaient jamais sortis de leur trou ».[3]

Pierre Cardin devant le château de Lacoste. (crédits photo Corine Brisbois)

Pierre Cardin devant le château de Lacoste. (crédits photo Corine Brisbois)

Vint alors le temps des promesses faites au villageois, avec l’engagement d’ouvrir « un piano bar, trois hôtels dont un de luxe, un café populaire, un restaurant panoramique, de garder la boulangerie ouverte, ainsi que des galeries et boutiques… »[4]

Qu’en est il aujourd’hui ? Le château a bel et bien été retapé, bien que pas toujours dans les règles de l’art, disons plutôt sécurisé, la boulangerie est fermée, aucun hôtel en vue, pas plus que de commerces, hormis une petite épicerie qui vent principalement des produits Maxim’s, dont il possède la marque et les magasins, et un café restaurant partiellement fermé l’hiver.

Café de Sade que Pierre Cardin avait promis de transformer en Hôtel Restaurant. Vue avant achat et aujourd’hui… (crédit photos avant : Corine Brisbois)

Café de Sade que Pierre Cardin avait promis de transformer en Hôtel Restaurant. Vue avant achat et aujourd’hui… (crédit photos avant : Corine Brisbois)

Si bien que le spectacle auquel on assiste dans la rue principale du village, son cœur, la rue Basse, est assez édifiant, voire déprimant. Soit une enfilade de vitrines fermées pour certaines éclairées 24 heures sur 24, et dans lesquelles sont exposées, sans vraiment d’explications, des meubles, ou parfois quelques pantalons au design et à la coupe datées. Une personne est d’ailleurs rémunérée pour faire des rondes régulièrement, payée pour ouvrir puis pour fermer les portes des maisons vides. On peut le voir régulièrement marcher en faisant tinter son énorme trousseau de clés dans les rues étroites et désertes du village.

La Boulangerie que Pierre Cardin a fermée pour en faire une galerie non ouverte mais éclairée 24H/24, pour y entreposer des meubles à lui. (crédits photos Benjamin Géminel 2015)

La Boulangerie que Pierre Cardin a fermée pour en faire une galerie non ouverte mais éclairée 24H/24, pour y entreposer des meubles à lui. (crédits photos Benjamin Géminel 2015)

Et quand on lui pose la question de la nature du projet qu’il a en tête pour le village, Monsieur Cardin répond que c’est de « construire qui l’intéresse », et fait la comparaison avec « un jouet avec un enfant joue un peu, puis qu’il laisse… »

De son côté, Cyril Montana, un enfant du pays devenu écrivain parisien, a compris que son village était en danger. Se sentant seul et démuni face à cette situation, à la question de savoir si l’on peut ainsi s’acheter un village, et s’il était possible que notre patrimoine universel soit mis entre les mains d’intérêts privés, il a décidé d’aller chercher de l’aide auprès de celles et ceux, qui font changer le monde, autour de la planète, penseurs et activistes, philosophes et paysans, écologistes… [5]

Thomas Bornot et Cyril Montana

Thomas Bornot et Cyril Montana

Et ce, dans l’objectif de trouver des projets concrets à proposer à Pierre Cardin, afin de redynamiser le village en ouvrant les portes de ses maisons, tout en acceptant de laisser cultiver sa quarantaine d’hectares toujours en friche.

Pour donner du poids à son propos, Cyril Montana est accompagné du réalisateur de films documentaire Thomas Bornot qui mettra cette quête en images, et de Justine Henochsberg et Julie Guesnon Amarante des Batelières Productions. Ensemble, ils veulent entamer un véritable « voyage en utopie » à la recherche de solutions positives et alternatives dont le résultat sera, ils le souhaitent, un documentaire qui encouragera Monsieur Cardin à opter pour une démarche résolument positive pour la vie du village. Ce dernier ayant jusqu’ici décliné toutes leurs demandes d’interviews, voire même de simple rencontre.

Pour ce faire, ils ont lancé une campagne nationale de crowdfunding sur le site Kisskissbankbank, pour leur permettre d’entamer leur tournage, grâce à une collecte de fonds.

Affiche de la campagne (studio Deubal)

Affiche de la campagne (studio Deubal)

Cyril et Thomas en appellent à vous, à moi, à nous, à la mobilisation de toutes celles et tous ceux qui souhaitent soutenir leur projet, et rendre cette utopie bel et bien réelle ! Je ne peux que vous encourager à les soutenir, à faire tourner cette histoire. La transmission de notre patrimoine est plus importante que les délires mégalomaniaques.

Envie de suivre et d'aider ?

Le site pour participer est

La page Facebook de Voyage en Utopie est .

Le compte Twitter de l'ami Cyril Montana est .

Petit rappel historique

Tout a commencé il y a une bonne quinzaine d’années, quand la veuve Nora Bauer qui, n’ayant pas d‘héritier, s’est inquiétée de ce qu’il allait advenir des ruines du château du marquis de Sade qui surplombe le village et qu’elle possédait. Son défunt mari André, disparu en 1994, avait passé sa vie à faire en sorte que les pans de murs restants, continuent à résister aux puissantes rafales de vent qui soufflent sur le plateau du village. Ce professeur d’anglais en avait fait l’acquisition en 1952. Lui qui s’intéressait beaucoup à Sade, disait des ruines du château qu’il lui faudrait « 3 vies pour le restaurer »[6], tant il y avait de travaux. Pour faire face, il y consacrait tout son temps libre, et faisait appel à quelques bénévoles, ainsi qu’à des scouts qui venaient l’été parfaire leur BA estivale.

Château de Lacoste. (crédits Corine Brisbois)

Château de Lacoste. (crédits Corine Brisbois)

De son vivant, Nora Bauer racontait aussi que c’est elle qui contacta personnellement Pierre Cardin, après avoir reçu un grand nombre de propositions plus ou moins farfelues dont certaines accompagnées de très importants montants. Mais ce qui intéressait en priorité Nora était que la mémoire et le travail de son mari se perpétue.

La légende veut que Monsieur Cardin soit venu visiter le monument en compagnie de son amie Jeanne Moreau au début des années 2000. Très rapidement un arrangement fut scellé, il consistât en un apport financier de 1 millions de francs pour l’acquisition du château, des carrières de pierre y attenant ainsi que des terres situées alentours. Monsieur Cardin s’engagea alors à restaurer la bâtisse, puis d’en faire un leg à la fondation de France à sa mort.

Soulagée de savoir son bien entre de bonnes mains, et en guise de « cadeau », Madame Bauer lui fit don d’une grande ferme dans la vallée et de 42 hectares qui appartenaient également au Marquis de Sade, avant de rejoindre son mari dans les cieux. Et c’est à la suite de cela que la collectionnite aigue du couturier commença…

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[1] Photo d’André Breton dans le parc du château de Lacoste et devant une sculpture de Malachier. Crédit photo Elisa Claro Breton http://www.andrebreton.fr/file/188346/plain?size=full

[2] https://vimeo.com/120490607

[3] TF1. Reportage de M.Pasinetti et JM Duperron. 7 à 8. Juin 2008

[4] http://www.lemonde.fr/culture/article/2008/05/23/un-village-cousu-main_1048759_3246.html

[5] A ce sujet, vous pouvez visionner la conférence qu’ils ont donné en septembre dernier lors du forum pour une économie positive au Havre dans le cadre d’une matinée consacrée à l’engagement politique citoyen ici : http://bit.ly/1W2d2fS

[6] France 3 Méditerranée 20/04/2001

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