Dans la vie vraie

par emery doligé

Le nouveau site de l'Elysée de François Hollande : Le coût (part 2)

Le nouveau site de l'Elysée de François Hollande : Le coût (part 2)

Voici la deuxième note relative au nouveau site de l'Elysée sour l'ère de François Hollande. Après une note sur l'analyse du site et avant celle sur ce qu'on peut espérer, je vais consacrer cette note au coût de cette refonte. C'est une question sulfureuse s’il en est, et qu’on ne peut pas trancher comme ça.

Quelques réflexions cependant :

Les chiffres avancés (50 000 euros, division par quatre des frais) ne sont pas vérifiables en l’état. Personne n’ira vérifier et personne ne peut le faire en temps réel de toutes façons (D'autant plus que l'agence Textuel La Mine fait partie du groupe TBWA qui a oeuvré pour l'élection de François Hollande... il n'est pas impossible qu'il y ait des accords qui dépassent la dimension purement commerciale des choses.). Ces déclarations ne valent pas grand chose en l’état.

Il faudrait savoir ce qui est internalisé et ce qui est externalisé. En effet, une division des prestations de maintenance pourrait s’expliquer par l’internalisation de compétences techniques. Ce qui ne serait pas en soi une mauvaise chose.

A un prix correspond un périmètre d’action, or, n’en déplaise à l’équipe de Romain Pigenel, la refonte de 2012 n’a rien à voir avec le périmètre du nouvel Elysée.fr sorti en 2010 par l’équipe de Nicolas Princen. Tout simplement parce qu’avant 2010, Elysée.fr était une simple chaine de vidéo qui retransmettait les discours du Président, agrémenté d’un flux de communiqués de presse. Autrement dit, il n’y avait quasiment rien : aucune production de contenu propre, aucune stratégie média, aucune présence sur les réseaux sociaux, sur les mobiles, tablettes etc... C’est bien l’équipe de Sarkozy qui a fait d’Elysée.fr un média à part entière, Romain Pigenel se contentant de le remettre un peu au goût du jour. L’équipe de Hollande n’a fait qu’un ravalement de façade d’un immeuble construit par l’équipe de Sarkozy, qui avait d’ailleurs une ambition du long terme. Le langage utilisé par Laurence Ripert rappelant mot pour mot celui employé par Nicolas Princen il y a trois ans (« média », « temps réel », auquel Princen avait ajouté « service public d’informations »). On ne saurait reprocher d’ailleurs à Romain Pigenel cette différence de périmètre et d’ambition : le travail mené en 2009-2010 répondait à un sérieux besoin de moderniser des outils qui étaient – au mieux peu fonctionnels, au pire inexistants – en tout cas pas à la hauteur de l’attente et des besoins des Français. A l’inverse, l’envie qu’a eue l’équipe de Hollande de faire une refonte d’Elyée.fr n’a répondu à aucun besoin nouveau de service public, à aucune nécessité démocratique. Elle ne répond à nul autre impératif que celui, très politicien, de « hollandiser » un site sensé représenter avant tout une institution. Alors, on ne peut que se satisfaire que l’équipe de Romain Pigenel n’ait pas eu plus à faire qu’un peu de cosmétiques à peu de frais, et qu’elle améliore marginalement ce qui pouvait être amélioré et optimisé (c’est bien la moindre des choses). Après tout, on ne peut que se satisfaire du fait que les choses évoluent et qu’une institution comme l’Elysée n’ait pas à tout reprendre depuis zéro à chaque changement de majorité. Mais on peut souligner qu’il est tout de même inélégant et inexact de comparer les prix de deux missions d’importance et de périmètre bien différents : construire un nouveau service public digital, en partant quasiment de zéro (sous Sarkozy), et repeindre la charte graphique et quelques couches basiques d’un site pour donner une impression de changement (sous Hollande). Conclusion : si l’on rapporte le prix à l’utilité de la mission, pas sûr que la comparaison soit très favorable à l’équipe Hollande…

Pour aller plus loin sur ce point, si on peut se satisfaire du peu de frais engagés dans cette nouvelle dépense, on peut aussi critiquer le gaspillage généré par tout ce que l’équipe socialiste a voulu passer à la trappe du travail de l’ancienne équipe. En effet, le prix d’une dépense se mesure aussi à ce qu’on a jeté à la poubelle pour lui laisser place. Cela s'appelle de la destruction de valeurs... C’est économe de faire les soldes, mais si c’est pour jeter toute sa garde robe de l’an dernier la dépense nouvelle prend des airs de grand gâchis. Et on peut regretter de ce point de vue que l’équipe de Hollande, pour avoir été faussement modeste, n’en ait pas pour autant été très « écolo » dans sa conservation des anciens contenus.

Une vraie stratégie de service public low cost aurait eu l’intelligence de garder ce que l’équipe précédente avait de faite de valeur, et qui ont eu un coût : les cartes interactive des déplacements du Président par exemple, les applications (iPhone, iPad), mais surtout la très réussie visite virtuelle du Palais de l’Elysée qui embarquait les visiteurs dans des parcours originaux et très bien écrits à l’intérieur des pièces du palais, et faisait intervenir des témoignages historiques ou actuels, notamment des membres du personnel de la première maison de France. Il n’y avait rien de sarkozyste là dedans (au contraire, une grande place était accordée à François Mitterrand), et on ne voit vraiment pas ce qui justifie de jeter cette matière précieuse à la poubelle. Surtout quand on sait que son public, nombreux, était surtout composé d’écolier et d’étudiants, et que le DVD de la visite virtuelle a été distribué et étudié dans de nombreuses écoles du pays… La nouvelle équipe internet de l’Elysée n’a peut être pas encore compris son audience, et la dimension pédagogique de sa mission. Ca viendra sans doute, mais il faudra pour cela faire preuve d’écoute et d’humilité.

Pour en revenir à la question des coûts : l’immense gaspillage constaté me fait penser que la différence fondamentale c’est que Sarkozy comprenait Internet comme un investissement, Hollande comme une dépense courante ou comme une charge. Princen voyait Elysée.fr comme un service public pédagogique tourné vers les citoyens, Pigenel et Giudicelli comme une vitrine de la présidence Hollande tournée vers les militants (avec qui il dialogue à longueur de journée sur Twitter, ne l'oublions pas...) et un exercice de style tourné vers la presse. La différence de méthode et de personnalité se perçoit d’emblée sur Twitter, où j’ai déjà eu l’occasion de m’étonner du style très personnel de Frédéric Giudicelli, selon moi radicalement contradictoire avec ses fonctions.

Enfin, dernière composante pour juger de la question du prix : le coût d’opportunité. A quoi aurait pu servir cette dépense si elle avait été pensée dans l’intérêt des citoyens et de la France, au lieu d’un simple effet d’image personnelle pour Hollande et de prestige pour Pigenel et Giudicelli, les très fiers co-dirigeants d’une équipe de six personnes à l’Elysée ? A quoi aurait pu servir cet argent, si les nouveaux avaient eu l’intelligence d’approfondir et d'améliorer l’existant plutôt que de remplacer pour faire oublier Sarkozy et le travail de leurs prédécesseurs ? Malheureusement, l’urgence la plus manifeste pour Elysée.fr, la seule chose importante qui manquait à ce site, c’est une version en anglais. En effet, Elysée.fr est un peu le site de la France, aussi le site souffre de cette absence de version bilingue, qui compte d’autant plus que le gouvernement Hollande-Ayrault, pourrait utiliser cet outil pour expliquer sa politique au monde, qui ne rate pas une occasion pour se moquer de leur politique. Face au Financial Times, The Economist, ou le Wall Street Journal, il aurait été intelligent d’avoir au moins outil pour faire la pédagogie d’une politique tant décriée (et parfois caricaturée) dans la très puissante et influente presse anglo-saxonne. Espérons que cette version anglaise verra le jour à l’avenir.

C’est là le principal piège, dans lequel l’équipe Hollande est tombée, comme la presse qui couvre ce lancement d’ailleurs. Un site institutionnel n’est pas qu’un média. Il est aussi dans le temps long de l’institution, et rien ne doit justifier la refonte d’un service public sinon la nécessité d’améliorer ce service, de le pousser plus loin, de le rendre plus utile. En ce sens, il est inacceptable qu’il y ait des choses « en moins » dans le nouveau site par rapport à l’ancien, comme il est inacceptable que la refonte visuelle se soit substituée à la création de nouveaux services à valeur ajoutée. L’équipe internet de l’Elysée a travaillé pour la presse, nullement pour les internautes, et encore moins pour la France. L’équipe internet est tombée dans le même piège que le gouvernement (normal, c’est devenu un réflexe) en se demandant comment faire la même chose différemment, au lieu de se demander comment aller plus loin et faire mieux. Pigenel et Giudicelli ne se sont pas souciés de l’audience existante, ni de l’audience à conquérir (notamment à l’international) : il se sont contentés d’un lifting pour plaire à la presse et faire un coup de com’. Espérons qu’à l’avenir ils apprennent à remplir le costume de patrons d’un service public stratégique.

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