Dans la vie vraie

par emery doligé

Le luxe n'a pas toujours bonne presse

LE LUXE N’A PAS TOUJOURS BONNE PRESSE. IL EST SOUVENT ASSOCIÉ À UNE CERTAINE SUPERFICIALITÉ, UNE FORME D’INCONSISTANCE. IL EST POURTANT UN MARQUEUR SOCIAL ESSENTIEL, UN ENJEU ÉCONOMIQUE RÉEL ET, À LUI SEUL, UNE QUESTION POLITIQUE CRUCIALE. AU-DELÀ DES CLICHÉS, UNE RÉHABILITATION S’IMPOSE.

 

Col_luxury1Une image de futilité du luxe est présente dès que l’étymologie du mot est convoquée, puisque nombreux sont encore ceux à le faire remonter, à tort, au terme lux, signifiant « lumière » en latin. En résumé, le strass et les paillettes. Or, pour une notion aussi floue que le luxe, les mots ont leur importance. En imaginant récemment un ouvrage intitulé « Au Cœur du luxe les mots » dont les auteurs sont le linguiste Alain Rey et le poète Adonis, le Comité Colbert, qui fédère soixante-quinze maisons françaises du luxe et treize institutions culturelles contribuant au rayonnement de l’art de vivre hexagonal, souhaitait rappeler le sens profond du luxe et son caractère éternel.

 

Bien loin de la lumière déjà évoquée, luxe vient de luxus, qui en latin désigne un écart. Et, en effet, une possible définition du luxe est de le considérer comme un écart par rapport à la norme, à la fois d’un point de vue social, économique et politique.

 

Du luxe des origines à la démocratisation du luxe

 

Dès son origine, que certains ethnologues ou préhistoriens font remonter au paléolithique, le luxe assume une fonction sociale déterminante. Contrairement aux idées reçues, les sociétés primitives ne vivent pas dans la pénurie, mais dans une relative abondance. Le luxe, sous des formes certes différentes des nôtres, y est indissociable de mécanismes de don et de contre-don et de pratiques de sacrifice de biens de prestige. Ce phénomène, appelé potlatch, illustre la place centrale du luxe dans la dynamique des premiers groupes humains. On notera d’ailleurs qu’il n’existe pas de société sans luxe, des tribus les plus archaïques aux régimes marxistes.

 

Progressivement, les dépenses somptuaires vont aussi permettre de maintenir son rang, comme l’illustreront plus tardivement les logiques de Cour. Elles favoriseront les rivalités mimétiques dans une société aristocratique d’Ancien Régime, mais c’est paradoxalement dans les temps démocratiques que le luxe s’épanouit de manière significative et n’est bientôt plus l’apanage de l’élite, du « demi-luxe » apparu au dix-huitième siècle aux débats actuels sur la « démocratisation du luxe ». Le « luxe accessible » aujourd’hui prôné par Karl Lagerfeld n’est qu’une reformulation oxymorique du mot-valise « populuxe » créé pour caractériser un luxe populaire ou une variante du néologisme masstige, contraction des termes prestige et mass-market.

 

Mais cette tendance menace la dimension statutaire du luxe, résumée par le titre d’un ouvrage collectif publié il y a peu aux Editions du Regard-Institut Français de la Mode : Le Luxe, essais sur la fabrique de l’ostentation.

 

Le luxe, laboratoire du capitalisme

 

Porté par l’élargissement de son socle de consommation, le luxe est peu à peu devenu un enjeu économique majeur, notamment en tant que secteur d’activité pourvoyeur d’emplois et marqué par l’existence de grands groupes. En une vingtaine d’années, LVMH s’est imposé comme le leader mondial et comme l’un des fleurons de l’industrie française. Malgré les crises à répétition qui secouent l’économie, le marché du luxe à l’échelle internationale affiche des résultats impressionnants.

 

Historiquement, le luxe aura constamment été indissociable du capitalisme. Quelques chercheurs, comme l’allemand Werner Sombart dans un ouvrage intitulé « Luxe et Capitalisme », lui assignent même un rôle fondamental dans l’émergence de ce système économique. D’ailleurs inventeur du mot « capitalisme », Sombart, en date la naissance à la fin du Moyen Age :  dans la société urbaine du nord de l’Italie, des femmes fréquentant les sphères du pouvoir facilitent l’arrivée de biens rares et exotiques et contribueront à faire du luxe le stimulant du capitalisme naissant.

 

Avant d’être l’avenir de l’homme, les femmes auront donc été l’avenir du capitalisme. Un capitalisme, qui, pour le philosophe Peter Sloterdijk, ressemble à un « Palais de cristal », inspiré par le Crystal Palace inauguré à Londres en 1851 pour la première exposition universelle : une immense serre climatisée vouée à symboliser la transparence et le luxe, préfiguration des grands magasins, des flagships et autres mégastores poussant à l’échelle planétaire.

 

Si, actuellement, le luxe est aussi inséparable du capitalisme, c’est qu’il en est le laboratoire, le lieu d’expérimentations et d’hybridations inédites, entre art et consommation, contre-culture et élite. Au point qu’une Maison comme Louis Vuitton, dans un partenariat avec La Quinzaine littéraire, s’est il y a quelques années offert le luxe de publier des textes du théoricien de la lutte des classes, Karl Marx.

 

La nouvelle « Querelle du luxe »

 

Car le luxe est, au fond, une question éminemment politique. Une affaire trop sérieuse pour la laisser aux seuls acteurs du secteur. Pourtant, là encore, la question du luxe est entourée d’une aura de soupçon et d’inconsistance supposée. C’est oublier un peu vite que le sujet a été, au dix-huitième siècle, au centre de la fameuse « Querelle du luxe ». Notamment rendus célèbres par les joutes entre Rousseau et Voltaire, ces débats ont opposé les plus grands penseurs de l’époque, autour des interrogations politiques suscitées par le luxe.

 

Facteur d’inégalités et de corruption pour Rousseau, le luxe devient, sous sa plume, un vice. Pour Voltaire, ce même luxe engendre le confort et assure le développement des arts, tout comme le commerce constitue un gage de paix civile. À un moment où le Fouquet’s, une Porsche ou une Rolex ont la force des symboles, on ne peut que souligner l’actualité d’une telle ligne de fracture, entre ceux qui préconisent de taxer le luxe et ceux qui le considèrent comme un art de vivre. En dehors de toute frivolité, le luxe est d’abord une question de société.

 

Article publié dans La Revue INfluencia par Christophe Rioux. Retrouvez l'article jumeau de Séverine Charon . Et abonnez-vous à la Revue !

 

 

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost 0

À propos

Emery Doligé

Dans la vie vraie.

Commenter cet article